Interview : Jacques Cheminade












Interview pour ClemsPolitique de Jacques Cheminade candidat à la présidentielle de 1995 et de 2007 et président de SP (solidarité et progrès)



ClemsPolitique- Bonjour Monsieur Cheminade
J.Cheminade- Bonjour

ClemsPolitique- Pouvez-vous nous expliquer votre programme pour 2007 ?
J.Cheminade- L'essentiel est de définir les principaux problèmes auxquels la France doit faire face, en y apportant une réponse par un projet cohérent. Cela paraît peut-être banal, mais aucun autre candidat ne le fait : aucun, par exemple, ne parle de politique internationale, alors qu'il faudrait commencer par là pour échapper à un fatalisme néo-libéral qui détruit l'esprit de citoyenneté. Un « programme » agglomérant des mesures particulières - un catalogue de La Redoute politique - ne reviendrait, dans la situation actuelle de la France, qu'à s'adapter et ne serait qu'une manière de plus de prétendre qu'on peut changer les choses sans modifier la règle du jeu du système, c'est-à-dire tricher.
Le fait déterminant est, précisément, l'effondrement du système financier et monétaire international. Les bulles spéculatives, dans l'immobilier, dans les produits financiers dérivés et dans le pari sur le prix futur des matières premières, sont inéluctablement condamnées à exploser, sans doute avant l'échéance d'avril 2007. Il faut donc être prêt à faire face. Par une autre politique, car celle que l'Europe a suivie depuis plus de trente ans - en gros, depuis l'entrée de la Grande-Bretagne dans ce qui était alors le Marché commun (1974), et la décision prise par l'administration Nixon de lancer une dérégulation massive de l'économie mondiale (1971-1972) - a été désastreuse. Le court terme a été systématiquement privilégié par rapport au long terme, le financier par rapport au travail et la loi du plus fort par rapport aux principes républicains. La conséquence en a été l'émergence d'une société post-industrielle, basée sur les services et les gains à court-terme, avec pour conséquence une économie de bazar et un sous-emploi permanent. Au moment de la chute de cet ordre, deux orientations - et deux seulement - sont possibles : ou bien la fuite en avant dans une logique impériale de guerre de tous contre tous, dont l'administration américaine actuelle est l'exemple le plus extrême, ou bien un sursaut républicain fondé sur le développement mutuel et une renaissance scientifique et technologique.
Mon projet s'inscrit par rapport à cette situation, à sa hauteur. Le situer ailleurs ne correspondrait pas à une candidature présidentielle. Quatre points de ce projet sont fondamentaux :

1) Pour combattre l'oligarchie financière aujourd'hui dominante et pour le bien commun des peuples, la mise en oeuvre d'un nouvel ordre économique international - un nouveau Bretton Woods - remettant l'argent au service des infrastructures, du travail humain et des productions agricoles et industrielles. L'on ne peut y parvenir que par-delà l'impôt et l'emprunt, en émettant du crédit productif public à long terme pour ces grands travaux, ce qui suppose la mise en place de banques nationales se substituant aux banques centrales. En clair, pour faire repartir l'économie européenne, il faut 1000 milliards d'euros d'investissements dans les infrastructures de base (200 milliards pour la France) et un fonds de décollage pour la recherche de 200 milliards d'euros. Cela paraît beaucoup ? Beaucoup plus est actuellement investi dans les opérations spéculatives, sans frein et sans contrôle. Pour parvenir à cet objectif, il faut un retour de l'Etat. Des Etats associés autour de projets de transformation et d'amélioration de l'économie physique et des échanges culturels correspondants doivent remettre l'économie au service des capacités créatrices de l'homme. Or l'Europe d'aujourd'hui, inspirée et constituée par des intérêts financiers, sert la monnaie, à travers un euro dévoyé, et une oligarchie de l'argent, à travers un système de banquiers centraux qui n'ont aucun compte à rendre aux peuples. C'est pourquoi nous devons la refonder. La France doit exiger l'abandon des conditions destructrices des traités de Maastricht et d'Amsterdam, de la Banque centrale européenne et du pacte de stabilité, qui rendent impossible une politique de crédit productif. Nous devons reconstruire l'Europe, la vraie, pas celle des banquiers, des oligarchies et des politiciens soumis à leur loi - à partir de grands travaux et d'une fraternité entre ceux qui y participent. C'était l'idée des fondateurs de l 'Europe, aujourd'hui trahie. A l'échelle internationale, nous devons demander en même temps la convocation d'une conférence extraordinaire pour fixer les règles d'un ordre financier juste. Ce qui paraît aujourd'hui encore utopique à ceux qui sont mal informés de l'état du monde apparaîtra demain comme une nécessité pour éviter un nouveau fascisme financier, une cartellisation de l'économie aux mains d'intérêts privés prédateurs opposés, par leur nature même, à l'intérêt général et au bien commun. Cette double initiative, européenne et internationale, peut venir de la France en raison de l'apport à l'universel qui est le meilleur de notre histoire nationale. Cependant, le lieu de l'enjeu décisif, aujourd'hui comme en 1941, est l'Amérique. C'est pourquoi nous devons soutenir là-bas ceux qui se battent avec le même objectif, et qui seuls peuvent réunir les forces permettant de remporter la bataille. Comme de Gaulle, en juin 1940, avait été pratiquement le seul à reconnaître le caractère mondial de la guerre, nous devons aujourd'hui prendre conscience du caractère mondial du conflit. Si ce point n'est pas mis sur la table lors de l'élection présidentielle de 2007, celle-ci n'aura pas plus de sens que les délibérations de nos « élites » pendant la drôle de guerre, avant la débâcle.

2) Pour permettre ce retour à une économie au service de l'homme, affronter sans compromission les néo-conservateurs de l'administration américaine et leur stratégie de guerre préventive et permanente. Mon atout majeur, ce sont mes liens avec Lyndon LaRouche, les démocrates et les républicains respectueux de la Constitution américaine, ces hommes courageux qui, de l'autre côté de l'Atlantique, s'opposent au putsch anti-constitutionnel du vice-président Cheney et de ses protégés. Sans la dimension de ce combat à mener, évoquer la souveraineté nationale de la France revient à parler pour ne rien dire.

3) Susciter chez nous une société sans vaincus, redonnant justice aux chômeurs, aux travailleurs pauvres, aux émigrés, aux jeunes et aux emprisonnés. Il est temps de reprendre la belle formule de Lazare Carnot : « Elever à la dignité d'homme tous les individus de l'espèce humaine. » Mon objectif est une société dans laquelle l'enseignant, l'infirmière, le pompier et le chercheur deviendront les références, et non le financier, la vedette du show-bizz et le fils de pub.

4) Pour défendre ce projet, il nous faut à la fois un exécutif et un Parlement forts, menant le combat avec deux institutions : une banque centrale relevant d'eux, et non une Banque de France ou une BCE soumises à une oligarchie financière, et un Plan d'action national et européen. C'est pourquoi, en vue de susciter les énergies en France et en Europe, je propose la création d'un ministère d'Etat au Plan, dont le titulaire assistera au conseil des ministres auprès du Premier d'entre eux. Bien évidemment, toutes les mesures de restriction touchant à la recherche, à l'école et à l'hôpital public, comme le plan Hôpital 2007, seront abrogées, et c'est au sein de l'administration du Plan que seront réexaminées les conditions d'une articulation entre investissements d'infrastructure physique, investissements d'infrastructure humaine et production nationale. Si nécessaire, des nationalisations temporaires seront décidées pour sauver la qualification de l'emploi et l'outil de travail dans tel ou tel secteur de la production, dans le cadre d'une stratégie industrielle de priorité technologique et de reconversion ordonnée.

ClemsPolitique- Pourquoi cette candidature ?
J.Cheminade- Mon projet l'explique de lui-même. Mon but est qu'il devienne référence. Si l'on mobilise des moyens peu honorables contre ma candidature, c'est parce que l'on craint que je puisse être éclaireur, inspirateur, catalyseur et instigateur de forces politiques prenant le relais d'un système usé jusqu'à la corde. Je suis cependant convaincu que ces moyens se retourneront contre ceux qui y ont recours, tant est devenu grand le discrédit de ceux dont ils émanent.

ClemsPolitique- Pensez-vous nous dire si vous pensez obtenir les 500 signatures sans difficulté ?
J.Cheminade- Oui, je le pense pour trois raisons :
Les maires ont conscience que les problèmes que nous posons à une échelle internationale et nationale sont de même nature que ceux auxquels ils ont à faire face sur le terrain, au quotidien. Les pauvres qui s'appauvrissent et les riches qui s'enrichissent, c'est partout. Et les maires, qui sont sur le front de la justice dans leur commune ou leur département, reconnaissent en nous, en particulier dans nos jeunes, des « collègues ».
Le discrédit des candidats officiels et de l'univers médiatique en général est plus grand qu'il ne l'a jamais été. La vérité que nous défendons apparaît, par contraste, enthousiasmante, même si notre approche est intellectuellement et moralement exigeante.
Les efforts de nos jeunes militants intriguent et intéressent les élus. Ils ne sont, j'en suis convaincu, que les éléments les plus avancés d'un retour des jeunes en politique - sous des formes différentes, qu'ils sont en train de réinventer.

ClemsPolitique- Où vous situez-vous sur l'échiquier politique français ?
J.Cheminade- A ma place, avec mes idées, en voyant avec les yeux du futur et non par rapport aux autres. Mes références sont ceux qui se sont battus au nom d'une certaine idée de la France : de Gaulle, Jaurès, Mendès-France, Blum - et certainement pas Mitterrand ni Sarkozy. L'échiquier politique français étant devenu une table de tricheurs - les socialistes n'étant pas socialistes et les gaullistes n'étant plus gaullistes - je n'éprouve pas le besoin de m'y situer. Ma conviction la plus profonde est que trois courants doivent converger en France pour former une majorité d'idées : le socialisme jaurésien, le christianisme social de Marc Sangnier ou de l'abbé Bridel, et le gaullisme de sursaut et de rupture. C'est pour symboliser la convergence à venir de ces trois courants, à laquelle j'espère contribuer, et pour signifier que nous devons mettre un terme aux errements du XXème siècle, que j'ai écrit au Président de la République pour lui demander de faire transférer au Panthéon le capitaine Alfred Dreyfus et sa femme, Lucie Hademard.

ClemsPolitique- Pourquoi avoir créer votre propre parti ?
J.Cheminade- Parce que les autres sont des sociétés bloquées. Le système du financement public des partis politiques sert honteusement ceux qui sont en place, au prorata du nombre d'élus à l'Assemblée nationale et du nombre de voix obtenues par plus de 50 candidats aux législatives précédentes. Peut-on être moral si l'on est servi quand on gagne ? Peut-on contester le système s'il vous passe les plats ? Chez nous, on n'entreprend pas une carrière, mais on s'efforce de servir la justice. Solidarité et Progrès signifie que l'un ne peut aller sans l'autre : l'essor des capacités créatrices de l'homme l'élève au dessus des petitesses et des pressions, et le rend solidaire des autres, de même qu'une réelle solidarité collective rend attentif aux capacités créatrices de chacun. Nous sommes là pour mettre le pieds dans le plat, pour dire que le roi est nu lorsqu'il l'est, comme c'est le cas aujourd'hui en France.

ClemsPolitique- Quel score esperez-vous faire ?
J.Cheminade- Je ne m'engage pas dans une épreuve sportive, mais dans une élection présidentielle. Ce qui a pour moi une importance est le « score » de nos idées -- « nos », car je ne m'en considère pas possesseur.

ClemsPolitique- Pourriez-vous nous donner votre avis sur les 4 grands sujets d'actualité suivants : le retrait du CPE, les droits d'auteurs, la grippe aviaire et le Chikungunya ?
J.Cheminade- - Le CPE : une mesure imbécile, justement écartée par le peuple français. Une oligarchie financière et politique qui vit sous la protection de ses privilèges voulait donner des leçons de risque - en fait, infliger la précarité -- aux jeunes. Que son arrogance se soit retournée contre elle ne manque pas d'ironie. Ceci dit, tout reste à faire pour créer de l'emploi en faveur des jeunes, ceux des classes moyennes et surtout ceux de familles dépourvues. Ma politique globale vise à engendrer le climat favorable à cette création, car la bonne idée, c'est de recréer les conditions de la puissance physique. Cependant, une politique d'éducation nationale (évaluation et orientation) et de formation professionnelle digne de ce nom doit être mise en oeuvre de toute urgence, pour que l'indispensable qualification suive. Il convient en particulier de prévoir, après une première année universitaire succédant au lycée de nature assez générale, une orientation progressive vers des filières adaptées aux besoins de l'économie et des services sociaux, tant en ce qui concerne les contenus d'enseignement que le nombre de postes disponibles. Un large consensus entre enseignants et étudiants doit être suscité à cet effet. De plus, une politique en faveur des PME créatrices d'emploi est elle aussi nécessaire : participation obligatoire à 25 % des grands contrats publics, appui d'un capital-risque public à leur décollage (le capital-risque privé est trop timoré en France), grand emprunt lancé par la Banque européenne d'investissement en faveur de l'innovation... Enfin, la voie imposée par Jacques Attali mérite d'être explorée : un « statut du demandeur d'emploi », garantissant aux jeunes un revenu élevé en échange d'un véritable engagement dans la recherche d'un travail ou d'une formation. Le « parcours professionnel », avec accompagnement personnalisé des jeunes, proposé par la CFDT est une autre piste.
- Les droits d'auteur : je suis favorable à la « licence globale ». J'estime que le droit au téléchargement doit être accordé à chaque internaute moyennant le versement d'une contribution mensuelle. Ce système de répartition en faveur de tous les auteurs ou compositeurs - avec une péréquation adéquate - n'est pas difficile à concevoir. L'on est arrivé au contraire, sous l'influence des intérêts de l'industrie médiatique, des lobbies de « l'industrie culturelle » et des vedettes de l'audimat, à un système malthusien dont les pénalités sont disproportionnées et, en réalité, inapplicables. Conclusion : les pilleurs ne pourront qu'exceptionnellement être atteints, les jeunes utilisateurs seront pénalisés et les « gros » de l'audimat et de l'industrie conserveront leur source de revenus, sans péréquation réelle, au détriment des créateurs moins chanceux ou moins introduits. C'est toute la logique du système économique actuel qui se trouve ainsi plaquée sur l'internet - et c'est elle que nous devons changer, ici comme partout ailleurs.
- La grippe aviaire : j'ai rédigé à ce sujet un programme en plusieurs points disponible sur mon site, www.cheminade2007.org. Je tiens ici à en souligner trois : il faut apporter une aide massive aux services vétérinaires des pays pauvres affectés. A la fois pour des raisons humanitaires évidentes et pour éviter le développement de réservoirs hors de tout contrôle. Une véritable bioforce internationale (du type de celle conçue en son temps par Charles Meyrieu) devrait être mise en place de toute urgence; chez nous, il faut envisager la vaccination des volailles d'élevage, dès qu'un quelconque danger se présente. Cette vaccination massive n'est pas aujourd'hui prévue. L'un des problèmes est que de très nombreux pays n'achèteraient pas cette volaille vaccinée ; il faut donc prévoir une campagne de promotion alimentaire en leur faveur, et compenser nos éleveurs de leurs pertes à l'exportation. Il est remarquable de constater que les volatiles du parc de la Tête d'or, à Lyon, ont été vaccinés en raison de la présence, à la Mairie, de responsables plus avisés et plus sérieux qu'ailleurs; il faut aussi, par delà la coordination entre services déjà prévue en cas d'épidémie, aller plus loin qu'on ne l'a fait jusqu'à présent dans les stratégies d'articulation des moyens d'action. Notamment, l'achat massif de moyens respiratoires (masques à oxygène, etc.) doit être prévu, car il s'agit de la seule mesure d'assistance au malade que l'on puisse fournir dans l'état actuel des connaissances, hors et au sein des hôpitaux. Un effort plus grand sur la recherche des vaccins pour des êtres humains doit être mis en place, avec un dispositif de veille permettant de réagir plus vite si une combinaison virale permettant le passage de l'homme à l'homme se manifestait. Le problème ici n'est pas seulement une question d'argent. Comme pour la crise financière et monétaire internationale, c'est de prévoir des circonstances nouvelles et de se donner les moyens de réagir avant qu'elles se produisent : voir avec les yeux du futur, le thème de ma campagne.
- Le chikungunya : il s'est agi ici, à La Réunion, d'un échec patent de toute approche linéaire. Cela s'est produit de telle ou telle façon jusqu'à maintenant, sans danger mortel, et l'on va continuer ainsi, s'est-on dit. Face aux cris d'alarmes poussés par divers élus de l'île, en particulier communistes, à l'automne 2005, le service public s'est avéré défaillant. Une leçon doit en être tirée : il faut agir en amont, en évaluant le mieux possible le danger qui se manifeste, et non au gré des circonstances, au risque d'être dépassé par elles. Aujourd'hui, une épidémie de dengue s'est déclarée en Guyane : il y a donc émergence de divers virus dans un moment de pauvreté planétaire. C'est contre cette pauvreté que nous devons lutter en priorité.

ClemsPolitique- Que pensez-vous de la politique du gouvernement ?
J.Cheminade- Que peut-on penser de ce qui existe si peu ? Je pense qu'il vaut mieux penser à autre chose.

ClemsPolitique- Bonne chance pour 2007 !
J.Cheminade- Merci aurevoir




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